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Montréal-Trudeau, le voile et l’urgence de la laïcité québécoise 

11 mai 2026

Montréal-Trudeau, le voile et l’urgence de la laïcité québécoise

J’ai atterri une nouvelle fois à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau de Montréal, un lieu que je
connais désormais presque aussi bien que certaines gares parisiennes. Voilà des années que je
viens régulièrement au Québec. J’aime profondément cette terre francophone d’Amérique, sa
douceur humaine, sa fidélité à la langue française, sa culture singulière, son mélange de
retenue nordique et de chaleur latine.
Mais cette fois-ci, quelque chose m’a frappé plus violemment que d’habitude.
Depuis deux ou trois ans, les contrôles aux frontières ont changé. Le voyageur n’est presque
plus accueilli par des êtres humains. Il avance seul parmi des bornes électroniques. Il faut
scanner son passeport, répondre à des questions sur un écran, se laisser photographier par une
machine avant de récupérer un ticket qu’on tend ensuite à des agents devenus simples
superviseurs d’un dispositif automatisé.
Mais ce n’est pas cela qui m’a le plus surpris.
Ce qui m’a arrêté net, c’est la présence d’une agente de police portant le voile islamique.
Je dois le dire franchement : je n’avais encore jamais vu cela de ma vie. Ni en Algérie. Ni au
Maroc. Ni en Tunisie. Ni même dans des pays pourtant infiniment plus religieux que le
Canada, comme la Turquie, l’Irak ou le Liban.
Partout ailleurs, une évidence demeure. Lorsqu’un individu représente l’autorité publique, il
cesse momentanément d’exprimer une appartenance religieuse visible. Non parce qu’il devrait
renier sa foi intime, mais parce que l’État appartient à tous.
Or c’est précisément cette distinction fondamentale que le Canada semble aujourd’hui perdre.
Je veux être parfaitement clair : mon malaise n’aurait pas été différent face à un policier
arborant ostensiblement une kippa, un immense crucifix chrétien ou n’importe quel symbole
religieux démonstratif. La question est celle de la neutralité de l’autorité publique. Mais il faut
le dire et le répéter, seul l’islam est capable d’outre-passer les droits offerts à toutes sortes de
citoyens.

Un uniforme n’est pas une tenue privée. Il incarne la loi commune. Il représente un espace
supérieur aux appartenances religieuses, ethniques ou communautaires. Lorsque cette
frontière disparaît, c’est toute l’idée même d’État impartial qui commence à se fragiliser.
Le Québec se trouve aujourd’hui à un moment décisif de son histoire.
Parce qu’il est francophone dans un continent anglophone. Parce qu’il porte une mémoire
particulière. Parce qu’il connaît intimement ce que signifie l’emprise religieuse sur une
société depuis la longue domination cléricale d’avant la Révolution tranquille.
Les Québécois savent mieux que beaucoup d’autres peuples qu’une religion qui entre dans les
structures publiques finit toujours par peser sur la liberté collective. C’est pourquoi la laïcité
n’est pas un détail administratif. C’est une protection civilisationnelle.
Je parle ici comme observateur étranger, mais aussi comme homme ayant grandi entre
l’Algérie et la France. J’ai vu ce que deviennent les sociétés lorsque le religieux cesse
d’appartenir à la sphère personnelle pour venir structurer l’espace public. J’ai vu les ravages
du communautarisme en Belgique. J’ai vu comment les concessions faites au nom de la
tolérance finissent souvent par affaiblir ceux-là mêmes qui les accordent.
L’erreur de nombreuses démocraties occidentales est d’avoir transformé la neutralité en
suspicion envers leur propre culture, tout en considérant les affirmations religieuses comme
des droits intangibles dès lors qu’elles relèvent des minorités.
Ce déséquilibre conduit à une impasse.
Car une société ne peut survivre durablement si l’État cesse d’être perçu comme un espace
commun au-dessus des appartenances particulières.
Le Québec possède encore les moyens d’éviter cet éclatement. Il est grand temps que le
Québec réagisse. Mais cela suppose du courage.
Le courage de rappeler que la laïcité n’est pas dirigée contre les croyants mais qu’elle protège
précisément la coexistence entre eux.
Le courage d’affirmer qu’un fonctionnaire incarnant l’autorité publique ne représente pas sa
religion mais la collectivité tout entière.
Le courage, enfin, de comprendre qu’une nation ne se maintient pas seulement par l’économie
ou les lois, mais aussi par des principes symboliques clairs.

La neutralité religieuse de l’État fait partie de ces principes non négociables.
Sans elle, les sociétés multiculturelles deviennent peu à peu des juxtapositions de
communautés concurrentes comme au Royaume-Uni. Avec elle, demeure encore la possibilité
d’un destin commun.
Le Québec aurait tort de sous-estimer ce combat. Il est vraiment temps qu’il le prenne en
considération.
Car derrière un simple voile porté sur un uniforme officiel se cache une question infiniment
plus vaste, celle de savoir si l’espace public appartient encore à tous de manière égale, ou s’il
devient progressivement le théâtre visible des appartenances particulières.
Et lorsqu’une société commence à ne plus voir cette différence, c’est généralement qu’elle a
déjà commencé à perdre l’essentiel.
Kamel Bencheikh

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