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Les villes où le français vacille 

26 mai 2026

Il existe des blessures linguistiques que seuls certains peuples comprennent instinctivement. Les Québécois les connaissent. Les Bruxellois francophones aussi.

On parle souvent du Québec comme d’un espace qui devrait d’abord rassurer sa minorité anglophone. Cette lecture me semble profondément fausse, presque inversée. Car enfin, de quoi parle-t-on exactement ? D’une province francophone entourée par un océan anglophone de plusieurs centaines de millions d’habitants, intégrée à un continent où l’anglais domine presque tout : l’économie, la culture de masse, les grandes plateformes, les échanges commerciaux, les centres de pouvoir et l’imaginaire collectif nord-américain.

Dans ce contexte, présenter les anglophones du Québec comme une population fragile relève d’une étrange cécité historique. Les anglophones québécois appartiennent à la grande majorité linguistique du continent et à la langue dominante du Canada. Ils disposent d’universités puissantes, de réseaux économiques influents, de médias solides et d’un environnement culturel naturellement favorable à leur langue. Rien de comparable avec la situation d’un peuple francophone qui lutte quotidiennement pour maintenir son espace vital dans un univers qui pousse constamment vers l’anglais. Et cette réalité ne se lit pas seulement dans les statistiques. Elle se ressent physiquement.

À Montréal, il m’arrive souvent d’entrer dans un commerce et d’être accueilli immédiatement en anglais. Certains considèrent cela comme banal. Moi, non. Ce moment crée toujours chez moi un léger choc intérieur. Comme si la langue française devait spontanément céder le passage dans sa propre métropole. Comme si le réflexe naturel n’était déjà plus celui du français.

Ce malaise devient encore plus visible lorsqu’on traverse la ville d’ouest en est. Dans plusieurs quartiers aisés de l’ouest montréalais, l’anglais structure encore largement les échanges, les habitudes sociales, les milieux d’affaires et certains marqueurs du prestige économique. Puis, en avançant vers des secteurs plus francophones de l’est, autour de lieux éloignés vers l’Est de la ville, le décor change brutalement : classes moyennes fragilisées, commerces fatigués, sentiment parfois palpable d’abandon ou de déclassement.

On peut toujours prétendre qu’il ne s’agit que d’impressions subjectives. Pourtant, beaucoup ressentent cette géographie invisible. Elle raconte quelque chose de plus ancien, de plus profond. Elle rappelle que les rapports de domination linguistique ne disparaissent jamais totalement. Ils se déplacent, se modernisent, deviennent plus subtils, mais continuent souvent de façonner les villes et les consciences.

C’est aussi pour cette raison que je comprends intimement l’inquiétude des Québécois. Et cette compréhension vient également de Bruxelles où je me rends assez souvent, où je rencontre des hommes politiques assez indifférents au danger qui guette leur langue. Sauf deux personnes  — Olivier Maingain, bourgmestre de Woluwe Saint Lambert et fondateur de LIB.RES et Marc Beissel, animateur d’à la page Combat francophone dont le titre est à lui seul est un programme. 

À Bruxelles, j’ai vu, là aussi, une langue historiquement enracinée perdre progressivement du terrain dans son propre environnement. J’ai toujours connu une Bruxelles longtemps ville majoritairement francophone avant de devenir, au fil des décennies, une métropole où l’anglais s’impose de plus en plus comme langue naturelle du prestige international, des institutions et de certains milieux économiques. Mais surtout, de plus en plus néerlandophone par un tour de passe-passe institutionnel incompressible pour moi, dans lequel une région francophone à plus de 80% partage le pouvoir à égalité avec une minorité de moins de 20%. Les équilibres linguistiques ne basculent jamais brutalement. Ils s’érodent lentement, presque silencieusement, jusqu’au jour où une population réalise qu’elle ne se sent plus totalement chez elle dans sa propre ville.

Les Bruxellois francophones connaissent cette angoisse diffuse. Les Québécois aussi. Et je ressens pour les uns comme pour les autres une véritable tendresse politique et humaine. Parce qu’au fond, leur combat dépasse largement la question linguistique. Il touche à quelque chose de plus essentiel : le droit de continuer à habiter culturellement le monde dans sa propre langue.

Préserver le français au Québec ou à Bruxelles n’a rien d’un rejet de l’autre. C’est au contraire le refus d’une disparition lente. Aucun peuple ne devrait avoir à s’excuser de vouloir transmettre sa mémoire, sa voix, ses références et sa manière particulière de nommer le réel.

Une langue ne meurt pas seulement quand on interdit de la parler. Elle commence à disparaître quand ceux qui la portent finissent par croire qu’ils doivent s’effacer eux-mêmes pour paraître modernes, ouverts ou adaptés au monde.

 

Kamel Bencheikh 

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