J’ai grandi entre deux rives. J’ai vécu une partie de ma vie en Algérie et l’autre en France. J’ai entendu plusieurs langues, plusieurs accents, plusieurs manières de nommer le monde. Pourtant, avec les années, une évidence s’est imposée à moi : la langue française est devenue ma maison.
Non pas contre d’autres langues. Non pas au détriment de la darija, qui appartient à mon histoire familiale et culturelle. Mais parce que le français m’a offert ce que peu de langues m’ont donné avec une telle intensité : la littérature, la nuance, la liberté de pensée et cette capacité unique à faire dialoguer la raison et l’émotion.
Lorsque j’ouvre un livre d’Albert Camus ou de Marcel Proust, d’Albert Ayguesparse ou de Voltaire, je n’entends pas la voix d’une nation qui en dominerait une autre. J’entends la voix de l’humanité. Une langue n’est pas coupable des crimes commis par certains de ceux qui l’ont parlée. Sinon, il faudrait condamner toutes les langues de la terre.
C’est pourquoi j’observe avec une certaine tristesse la volonté du régime algérien de poursuivre son éloignement du français au nom d’une éternelle rente mémorielle. Depuis des décennies, le pouvoir algérien semble incapable de proposer un projet d’avenir qui ne soit pas fondé sur le ressentiment du passé. La France demeure ainsi l’explication commode de toutes les difficultés présentes. La mémoire devient un fonds de commerce politique. Pendant ce temps, les véritables défis du pays demeurent.
Mais ce qui frappe surtout, c’est la contradiction. Car en rejetant le français parce qu’il serait la langue de l’ancien colonisateur, le régime ne s’affranchit pas des influences étrangères. Il les remplace simplement par d’autres. Après avoir longtemps oscillé entre l’arabisation idéologique et diverses influences venues du Moyen-Orient, voilà qu’il découvre aujourd’hui les vertus stratégiques de l’anglais et regarde vers le Royaume-Uni ou le monde anglo-saxon comme vers un nouvel horizon.
Le paradoxe est saisissant. On prétend se libérer d’une langue étrangère pour en adopter une autre. On dénonce une influence tout en recherchant une influence différente. Le problème n’a donc jamais été la langue. Le problème est ailleurs.
Car les grandes nations ne se construisent pas en déclarant la guerre aux mots. Elles s’enrichissent en maîtrisant plusieurs langues, plusieurs héritages et plusieurs cultures. Elles ajoutent au lieu de soustraire.
Pour ma part, je continuerai à aimer le français sans complexe. Je continuerai à admirer cette immense communauté humaine qui s’étend bien au-delà des frontières françaises. Je pense avec affection à Belgique, à sa fière Wallonie, à Bruxelles où résonne chaque jour notre langue commune. Je pense aussi au magnifique Québec qui, au milieu d’un continent largement anglophone, mène avec courage son combat pour préserver sa culture et sa langue.
J’aime cette francophonie qui relie des peuples différents sans leur demander de se ressembler. J’aime cette langue qui permet à un écrivain algérien, à un professeur belge, à un étudiant québécois ou à un lecteur français de partager les mêmes émotions devant un texte.
Les régimes passent. Les querelles diplomatiques aussi. Les propagandes vieillissent mal. Les langues, elles, survivent lorsqu’elles sont aimées.
Et quoi qu’en pensent les gardiens de la rente mémorielle, je continuerai à remercier la France, la Wallonie, Bruxelles, le Québec et tous ceux qui font vivre cette magnifique langue. Non parce qu’elle serait celle d’un empire disparu, mais parce qu’elle demeure, aujourd’hui encore, l’une des plus belles aventures de l’esprit humain.
Kamel Bencheikh
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