
La gauche contre l’universel,
Rima Hassan en France et Ruba Ghazal au Québec
Il fut un temps où la gauche voulait libérer l’homme de ses chaînes. Aujourd’hui, une partie
d’entre elle semble vouloir lui en fabriquer de nouvelles, plus présentables, qu’on baptise
identités, mémoires particulières et appartenances communautaires.
Deux figures médiatisées permettent d’en parler concrètement. En France, Rima Hassan. Au
Québec, Ruba Ghazal. Leurs trajectoires ne se ressemblent pas, mais elles posent la même
question politique : que reste-t-il de l’universel lorsque les causes particulières deviennent le
cœur battant du combat politique ?
Je ne conteste à personne ses origines, sa culture, ni son engagement pour le peuple
palestinien. Les souffrances des Palestiniens méritent justice, comme celles de tous les
peuples. Mais aucune cause ne dispense de l’exigence morale. Aucun drapeau ne doit rendre
aveugle. Aucune solidarité ne saurait justifier le silence devant le terrorisme ou
l’antisémitisme. Et surtout, quand on est engagé sous une nationalité précise, c’est cette
nationalité qui doit être mise en exergue.
C’est là que le problème commence. Quand la défense d’une cause devient une grille de
lecture absolue, quand toute critique est assimilée à de l’hostilité envers une communauté, le
débat démocratique s’étouffe. Le citoyen disparaît derrière son origine supposée. L’individu
redevient le prisonnier de son identité.
Au Québec, la question prend une couleur particulière. La langue française, la laïcité et la
continuité culturelle n’y sont pas des accessoires politiques. Ce sont les conditions de survie
d’une nation minoritaire en Amérique du Nord. Le Québec ne peut pas diluer son espace
commun dans une juxtaposition d’appartenances concurrentes. La France, de son côté, ne peut
pas abandonner son idéal républicain au profit d’une société de communautés.
Je suis né en Algérie. Je sais ce que devient une société lorsque les appartenances collectives
prétendent dicter aux individus leur place, leurs convictions et jusqu’à leur liberté de
conscience. C’est pour cette raison précise que je défends l’universel avec autant
d’obstination.
Je refuse de choisir entre la solidarité envers les Palestiniens et la défense de la République,
entre la lutte contre le racisme et la laïcité, entre le respect des différences et l’existence d’une
culture commune. Ce chantage intellectuel ne mène nulle part.
Rima Hassan et Ruba Ghazal ne sont ni interchangeables ni réductibles à une seule étiquette.
Leurs engagements, en revanche, invitent à regarder une dérive plus large, celle d’une gauche
qui risque de substituer la représentation des identités à l’émancipation des individus.
La gauche avait pour ambition de libérer l’homme de ses assignations. Elle ne devrait pas
aider à les consolider.
La France et le Québec ont besoin de citoyens libres, pas d’individus sommés de parler au
nom de leur communauté. Le jour où l’appartenance l’emporte sur la citoyenneté, la
République française commence à se défaire et l’espoir d’un État québécois libre en prend un
sacré coup. Et quand une nation renonce à son espace commun, elle prépare elle-même sa
fragmentation.
Kamel Bencheikh
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