QUÉBEC, QUÉBEC
Je suis à Paris lorsque j’écris ces lignes, mais une partie de moi est encore à Montréal.
Elle est quelque part sur le Plateau, dans une rue où le français résonne avec cet accent qui me
bouleverse toujours. Elle est au bord du Saint-Laurent, dans les cafés, dans les librairies, dans
cette lumière particulière de Montréal que je reconnais dès que je la retrouve.
Je viens d’Algérie. J’ai choisi la France. Et pourtant, au Québec, je ressens quelque chose que
j’ai du mal à expliquer autrement que par un mot : l’appartenance. Le Québec me touche
parce qu’il mène un combat que je connais. Celui d’une petite nation qui refuse de disparaître.
Le 5 octobre, les Québécois éliront leurs 127 députés. Plus de six millions d’électeurs sont
inscrits pour ce scrutin. Mais derrière cette élection, derrière les partis, les candidats et les
promesses, il y a une question qui me semble beaucoup plus importante : quelle place le
Québec veut-il encore occuper dans le monde ?
Je pense d’abord à la langue. Je suis un écrivain. Pour moi, une langue n’est jamais un simple
outil. Elle est la mémoire d’un peuple. Elle porte ses morts, ses chansons, ses colères, ses
amours. Elle donne un nom aux paysages et une voix aux enfants. Alors oui, je comprends
profondément cette volonté québécoise de défendre le français. Je la comprends d’autant
mieux que je viens d’un pays où la question de la langue a toujours été politique, parfois
douloureuse, souvent passionnelle.
Le français québécois ne demande pas la permission d’exister. Il doit pouvoir vivre. Dans les
écoles. Dans les entreprises. Dans les commerces. Dans les institutions. Dans les rues de
Montréal. Dans la bouche des enfants.
Élections Québec a d’ailleurs annoncé que, pour la première fois lors d’élections générales,
les documents d’information électorale seraient envoyés en français seulement, avec un accès
en anglais pour les personnes qui en ont besoin. Pour certains, ce n’est qu'une mesure
administrative. Pour moi, c’est aussi le signe d’une bataille beaucoup plus vaste, celle d’une
société qui veut continuer à se penser en français.
Et puis il y a la laïcité. Sur ce terrain, je me sens particulièrement proche du Québec. J’ai
toujours défendu ici une République qui ne demande pas aux citoyens quelle est leur religion
avant de les considérer comme ses égaux. Je crois à l’espace public commun, à l’école
commune, à la citoyenneté commune.
Je ne veux pas d’une société où chacun retourne dans sa communauté comme on rentre dans
une forteresse. Je veux des citoyens. Des femmes et des hommes libres. Des Québécois qui
puissent croire, ne pas croire, changer de croyance, ou n’en avoir aucune, sans que l’État
appartienne jamais à une religion.
C’est aussi pour cela que la question de l’immigration me paraît devoir être abordée avec
sérieux et sans caricature. Le Québec a le droit de vouloir maîtriser ses capacités d’accueil, de
défendre le français et d’exiger l’intégration à une culture commune. Mais celui qui arrive
doit aussi pouvoir entendre quelque chose de très simple : tu peux devenir des nôtres. Pas
seulement vivre ici. Appartenir ici. C’est cette idée de l’universalisme que je défends depuis
des années. Je ne veux pas enfermer l’être humain dans ses origines. Je veux lui offrir la
possibilité de les dépasser sans les renier.
Et puis il y a l’autre question. La plus grande. Celle qui revient toujours. Le Québec sera-t-il
un jour un pays ? Je n’ai pas de réponse à donner à la place des Québécois. Ce serait leur
voler quelque chose d’essentiel : leur liberté de choisir. Mais je comprends ce rêve. Je le
comprends peut-être mieux parce que je viens d’une terre qui a elle aussi connu le vertige de
l'indépendance. Et lorsque je pense au Québec libre, je pense forcément à cette phrase de
Charles de Gaulle, lancée à Montréal en 1967 : « Vive le Québec libre ! »
Je l’entends encore. Je l’entends comme on entend une cloche longtemps après qu’elle a cessé
de sonner. Le Québec n’a pas besoin que la France lui dise ce qu’il doit devenir. Il n’a pas
besoin de tuteurs. Il a besoin de pouvoir regarder son histoire, sa langue, sa culture, son
avenir, et décider lui-même. C’est cela, au fond, que j’aime dans le Québec. Cette obstination
tranquille. Cette manière de vivre en français au milieu d’un immense continent anglophone.
Cette façon de tenir debout.
Je ne sais pas ce que les urnes diront le 5 octobre. Et ce n’est pas à moi de le décider. Moi, je
continuerai simplement à aimer cette terre. Depuis Paris. Depuis Montréal lorsque j’y serai.
Avec mes mots de Français venu d’Algérie. Avec cette étrange fraternité qui s’est installée en
moi au fil des années. Le Québec ne m’appartient pas. Mais il a pris une place en moi. Et
lorsqu’une terre réussit cela, elle est déjà devenue beaucoup plus qu’un territoire. Elle est
devenue une part de votre vie.
Kamel Bencheikh
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